Grève à l’aéroport des nettoyeuses d’ISS

Grève à l'aéroport des nettoyeuses d'ISS

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Les oubliées de la lutte de classe,les nettoyeuses de Jussieu

Mars 2011-De tout temps, une bonne partie de ces « obscurs » furent les nettoyeuses ( on utilise le féminin car ce sont essentiellement des femmes), celles qui nettoient la merde laissée par tous les autres, celles que l’on baptise pompeusement « techniciens de surface » sans que cela leur vaille plus de considération et d’avantages matériels. Elles sont vraiment le bas de l’échelle de toute cette hydre hiérarchique que constituent tous les occupants et occupés du campus. C’est cette situation qui, pour une bonne part explique ce qui suit car leur fonction et par suite leur situation, autrement dit leur vie, est enserrée dans le filet d’un dédale juridique où l’on retrouve le statut de la fonction publique, les privatisations avouées ou larvées et des postes de travail bâtards sui generis qu’autorise plus ou moins légalement la prétendue autonomie de cet ensemble universitaire. Il n’y a guère qu’elles mêmes, et pour cause, qui se soucient de leur position dans cette mélasse, car cette société fermée qu’est un campus est particulièrement élitiste et qu’elles n’appartiennent pas à la « catégorie du savoir »

Actuellement , tous statuts confondus il n’est pas possible de chiffrer exactement leur effectif car il recouvre une multiplicité non seulement d’appartenance à des entreprises privées mais aussi pour celles qui sont payées par l’université à des statuts divers, permanents ou précaires.

La plus grande partie des « privées » ressortent du trust Veolia ; ce qui suit ne les concerne pas car si elles doivent le plus souvent cavaler avec leur seau et leurs balais dans les dédale des couloirs d’un secteur à l’autre, elles n’ont aucun lien juridique avec l’université et bien peu de rapport avec leurs sœurs du nettoyage bien qu’œuvrant sur le même lieu pour la même tache vraisemblablement avec plus de précarité ( beaucoup sont des immigrants) et partant peu de solidarité. Nous n’en parlerons pas plus car ce qui va suivre concerne uniquement autres « nettoyeuses » car il y a ces autres dépendant elles d’une manière ou d’une autre de l’Université, aujourd’hui uniquement ParisVI

Un rappel historique est nécessaire pour expliquer leur présence sur le campus. Avant le début des années 70, tout le service de nettoyage comme d’autres tâches accessoires non enseignantes, étaient dévolus à différentes boîtes du privé, plus ou moins des négriers. Au début des années 70 des mouvements de lutte très durs ( on parle de coups de couteaux et même d’armes à feu) amenèrent la reprise de tout ce secteur directement par l’université, déjà avec des statuts bâtards, ni fonctionnaires, ni franchement sous statut privé. Peu à peu et en relations avec les tendances générales du système vers les privatisations et la précarisation, le balancier repartit dans l’autre sens : toute une partie du nettoyage fut privatisé mais il subsiste actuellement les séquelles de la situation précédente que l’Université – dans ses habits neufs de l’autonomie – entend liquider pour revenir au statu quo ante. En termes clairs, bien que cela n’ait jamais été dit ni écrit, étant donné les problèmes financiers de cette unité administrative autonome, les réductions d’effectifs et les privatisations de services sont un des moyens, qu’ils pensaient facile, de réduire un déficit sur le dos des plus vulnérables et, pensaient-ils, peu capables de se défendre.

Elles ( on emploiera le féminin bien qu’il y ait quatre hommes parmi elles avec des affectations particulières) sont 45 à devoir de défendre en cette année 2010. Elles ont un statut hétéroclite, mais toutes avec un employeur unique, l’université et avec le même travail (sauf les quatre hommes affectés au tri et à la collecte des détritus) : vider les poubelles de partout et nettoyer les espaces communs ( couloirs,bibliothèque,escaliers et la tour des administratifs), les unités de recherche et enseignements ayant leurs propres sections de nettoyage assuré par le privé. Elles sont réparties en deux équipes soir et matin, deux d’entre elles, deux des plus anciennes sont « chef d’équipe » responsables mais sans guère d’avantages et trois d’entre elles sont des « volantes » pour les remplacements. Les unes sont en CDI non fonctionnaires mais sous statut de la fonction publique, d’autres sont fonctionnaires à part entière, et d’autres sont en CDD de durée variable. Aucune d’elle n’est syndiquée.

Le bruit court que 23 d’entre elles, toutes en CDD doivent être virées collectivement, ce qui est faisable car lors des renouvellement les CDD l’ont été avec des durées inégales pour faire coïncider les départs. Ce qui accrédite des bruits de couloir, c’est qu’une telle manœuvre a déjà été utilisée pour les travailleurs de la cantine que l’on voulait « privatiser » et qu’une résistance soutenue par tous les syndicats a réussi à faire rattacher au CROUS( qui a un statut juridique distinct d’établissement public gérant les œuvres sociales universitaires). Il est évident que l’ensemble procède d’une politique délibérée d’éliminer de la gestion directe par Paris VI de tout ce qui n’est pas le « cœur du métier » c’est-à-dire enseignement et recherche

Les choses se précisent lorsque sept nettoyeuses reçoivent une lettre leur annonçant que leur CDD ne sera pas renouvelé. Épaulée par les représentants de tous les syndicats d’autres catégories d’employés de Paris VI, une des « chefs d’équipe » obtient un rendez-vous avec le président deux jours plus tard ( alors qu’une possibilité de joindre ce dossier lors d’une entrevue déjà programmée pour la CFDT pour le jour même a été refusée). L’entrevue se déroule en présence de trois de la direction, le président entouré du DRH et du secrétaire général adjoint : refus de changer quoi que ce soit. .Il y est même dit que « le président se fout du ménage ». Le compte rendu négatif est fait devant toutes les nettoyeuses du soir qui décident immédiatement de se mettre en grève ; elles préviennent l’équipe du matin qui se met également en grève ; la grève touche les 45 toutes catégories confondues. Aidée de l’intersyndicale, toute une organisation se met en place pour populariser la grève et tenter d’obtenir des solidarités : pétition ( qui recueillera 5 000 signatures sur le campus) affiches, banderoles , tracts. Pas une des nettoyeuses ne manque à l’appel.

Un incident témoigne de la tension. Comme le président a engagé Veolia pour évacuer les bennes où les ordures s’accumulent un piquet de grève s’oppose à leur enlèvement. Des vigiles sont mobilisés pour tenter de passer outre ; un de leurs chef prend des photos du piquet. Le président se pointe , déclare le piquet illégal et menace les participants de licenciement immédiat. Un délégué CGT appelle les flics qui se pointent et après explications ne jugent pas bon d’intervenir et évacuent.

Tous les deux jours des rendez-vous avec la direction donne progressivement quelques concessions dans l’espoir que cela mettra fin à la grève. Ils noient souvent le poisson en évoquant des problèmes comme les surfaces à nettoyer, etc, des questions pratiques dont ils ne connaissent manifestement rien Peine perdue car après 8 jours de grève, une dernière entrevue convoquée impromptu le soir( avec un seul syndicat, la CGT, manœuvre de division ?) présente le bilan de 17 « récupérées » et 6 licenciées comme le terme définitif des débats

Lors du compte rendu devant l’assemblée des nettoyeuses, la fatigue et le sentiment d’impuissance entraînent un certain flottement. Le délégué CGT conseille d’accepter en arguant « qu’il y aura d’autres moyens de lutte » et ses interventions sont de plus en plus appuyées. Certaines le suivent et sont partisan d’arrêter. Après pas mal de discussion ,des entrées et des sorties, les nettoyeuses laissées seules pour décider votent finalement la poursuite de la grève. Tous les syndicats signent quand même un dernier tract et le président de l’université annonce deux jours après dans un communiqué que tous les CDD seront renouvelés. La grève en est à son 10ième jour et c’est la reprise

Le but de la grève est atteint mais chacun est persuadé que ce n’est qu’une mesure provisoire : tous les contrats renouvelés le sont toujours avec le même terme commun et dans quelques mois le même problème se reposera. Il n’y a pas vraiment de position commune pour la récupération des jours de grève qui resteront finalement sous des formes diverses à la charge des nettoyeuses.

Il peut paraître mineur de consacrer un article à une grève d’une semaine d’une quarantaine de précaires parmi les précaires pour un résultat certain mais peut être bien éphémère. En fait, pour celui qui a pu vivre des luttes, il n’y a pas de « petites lutes » pas plus qu’il n’y a pas de « victoires » et chaque lutte porte une leçon , d’abord pour tous ceux qui y ont participé.. Au-delà de ce l’on peut y voir de ce que l’on peut reconnaître des attitudes syndicales, au-delà de ce que l’on pouvait savoir que les patrons d’université, tout gradés parmi les élites intellectuelles qu’ils soient se comportent dans les rapports de classe comme de vulgaires et quelconques patrons d’entreprise, la leçon, ce sont les nettoyeuses, ces précaires parmi les précaires qui la donnent : le dépassement des craintes légitimes liées à la précarité et la force de leur unité a fait céder les déterminations patronales les plus affirmées. Puissent dans leur luttes futures qui seront inévitablement leur de nouveau affirmer leur courage et leur unité.